RDC : Qui construit réellement ? La confusion autour des projets publics fragilise la lisibilité de l’action de l’État

À travers plusieurs provinces, les projets d’infrastructures se multiplient en République démocratique du Congo. Mais sur le terrain, une question persiste dans l’opinion : qui est réellement à l’origine de ces réalisations ?
Depuis près de deux ans, le pays connaît une dynamique visible de modernisation. Routes réhabilitées, chantiers relancés, infrastructures stratégiques en cours d’exécution : à Kinshasa, Kananga, Kisangani, Mbuji-Mayi, Bandundu ou encore dans le Kongo Central, les travaux avancent, portés par des financements publics et une coordination du gouvernement central sous l’impulsion du Président de la République, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo.
Parmi les projets emblématiques figurent notamment la modernisation de l’aéroport international de Ndjili, estimée à plusieurs centaines de millions de dollars, la réhabilitation de la route de Luano à Lubumbashi, ou encore la relance du barrage de Katende. Autant d’investissements structurants destinés à soutenir la croissance et améliorer les conditions de vie des populations.


Cependant, sur le terrain, la perception des populations semble parfois en décalage avec la réalité institutionnelle. Dans plusieurs villes, les visites de chantiers et les communications publiques mettent en avant l’implication des autorités provinciales, donnant l’impression que ces projets relèvent essentiellement de leur initiative.
À Kisangani, une commerçante rencontrée en bordure d’une route en réhabilitation confie :
« On croyait que c’était le gouverneur qui avait fait la route. Après, on entend autre chose. On ne sait plus qui a vraiment décidé. »
Ce sentiment n’est pas isolé. De Mbandaka à Buta, en passant par Isiro et Bandundu, une partie de la population associe directement les réalisations aux gouverneurs, perçus comme les principaux moteurs du développement local.


Pour certains analystes, cette situation traduit un problème de lisibilité de l’action publique.
« Quand les rôles ne sont pas clairement expliqués, la redevabilité devient floue. Les citoyens doivent savoir qui conçoit, qui finance et qui exécute les projets », estime un acteur politique national.
Un autre élu souligne les implications de cette confusion sur le plan politique :
« Si la communication institutionnelle n’est pas maîtrisée, les efforts du pouvoir central peuvent être sous-estimés. Et cela peut influencer la perception globale de l’action présidentielle. »
Dans les faits, les gouverneurs jouent un rôle essentiel dans le suivi et la coordination des projets au niveau provincial. Mais cette responsabilité opérationnelle peut, dans certains cas, se transformer en capital politique, au détriment de la compréhension globale du processus décisionnel.


Un enseignant basé à Isiro résume cette problématique en ces termes :
« Ce n’est pas seulement une question de routes ou de bâtiments. C’est aussi une question de vérité dans l’information. Si on ne précise pas les responsabilités, on empêche les citoyens de juger correctement leurs dirigeants. »
Dans un contexte marqué par des défis sécuritaires persistants, notamment dans l’Est du pays, et par des contraintes économiques importantes, la question de la visibilité des actions publiques devient un enjeu stratégique. Car au-delà de la réalisation des projets, c’est aussi la maîtrise du récit qui conditionne la perception de l’action de l’État.
Ainsi, routes, barrages et infrastructures ne sont pas uniquement des ouvrages physiques. Ils s’inscrivent également dans un champ politique où se joue la reconnaissance des responsabilités et la construction de la confiance entre gouvernants et gouvernés.
Dans cette dynamique, clarifier les rôles et renforcer la communication institutionnelle apparaît comme une nécessité pour restaurer une lecture juste de l’action publique et consolider la crédibilité des institutions.

Journaliste|PDG du média YOKA INFOS
