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‎RDC : Quand Félix Tshisekedi joue la montre…[ TRIBUNE de Roger AMANI ]‎‎

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En République démocratique du Congo, le temps n’est pas qu’un facteur politique: il est une stratégie. Et Félix Tshisekedi, président réélu dans un climat de contestation larvée, semble en faire son principal allié. Dans un contexte de guerre à l’Est, de tensions politiques internes et de fatigue démocratique, le chef de l’État congolais ne donne aucun signe d’un départ précipité. Au contraire, tout indique qu’il joue la montre, avec une habileté qui rappelle les grandes manœuvres politiques de son prédécesseur, Joseph Kabila.

Le glissement, version 2.0‎‎Il ne quittera pas le pouvoir sous ce ton politique. Pas dans ce climat. Pas sans avoir redessiné les contours d’un départ maîtrisé, négocié, presque scénarisé. L’objectif? Gagner du temps. Deux années, peut-être, sous couvert d’un apaisement national, d’un dialogue inclusif, d’une transition concertée. Une transition qui, au bout du compte, remettrait le pouvoir à un opposant, mais à un opposant choisi, apprivoisé, validé par les équilibres du moment. Une sortie par le haut, en somme, qui préserverait les intérêts de son entourage et garantirait une continuité douce du système.‎‎

Mais dans un pays où la guerre gronde à l’Est, où les institutions sont fragiles et où la rue peut s’enflammer à tout moment, rien n’est jamais acquis. Tout dépendra de la dextérité politique de Tshisekedi, de sa capacité à contenir les tensions, à séduire les partenaires internationaux, et surtout à neutraliser les ambitions internes.

‎‎Le retour du dialogue : Kodjo, CENCO et autres scénarios‎‎Le dialogue national est dans l’ADN politique congolais. Il revient comme une rengaine à chaque crise majeure. Kodjo, CENCO, Sun City, Inter-Congolais… la RDC est une terre de palabres institutionnalisées. Et Tshisekedi le sait. Il prépare le terrain. Il consulte. Il voyage. Il convoque. Il écoute. Il temporise.

‎‎Christophe Rigaud, directeur du site Afrikarabia, a tweeté récemment :

« Félix Tshisekedi de nouveau chez João Lourenço ce jeudi, 4 jours après une précédente rencontre. Le président congolais réactive la solution d’une médiation africaine… faute de mieux, avec une des dernières cartes politiques qu’il lui reste: le dialogue. » Ce n’est pas anodin.

C’est une manœuvre. Une tentative de repositionnement. Une façon de reprendre la main.‎‎L’article 70, ou la jurisprudence du flou‎‎

Souvenons-nous : en 2016, la Majorité Présidentielle de Joseph Kabila avait tenté d’interpréter l’article 70 de la Constitution pour prolonger son mandat au-delà du terme légal. L’opposition s’était insurgée. La rue avait grondé. Aujourd’hui, cette même interprétation, jadis honnie, devient une jurisprudence. Un précédent fâcheux que l’on préfère désormais admettre, voire assumer. Car en RDC, rien ne se perd, tout se recycle.‎‎Tshisekedi, lui, a juré de respecter la Constitution. Mais le contexte ne s’y prête pas. Et les plans A et B sont toujours sur la table. Si le plan B échoue, celui d’une transition maîtrisée par le dialogue alors le plan A, celui du statu quo prolongé, pourrait être réactivé. Avec, en toile de fond, l’argument massue : la guerre à l’Est.‎‎

La guerre comme prétexte?‎‎Depuis des mois, les rebelles de l’AFC/M23, soutenus par Kigali selon Kinshasa, avancent. Ils s’emparent de localités stratégiques. Ils défient l’autorité de l’État. L’accord de paix de Washington, signé en juin dernier, n’a pas changé la donne. Les pourparlers de Doha piétinent. Et Kinshasa refuse catégoriquement toute idée de partage du pouvoir avec une rébellion qu’elle considère comme une émanation directe du Rwanda.‎‎

Dans ce contexte, le pouvoir peut arguer de l’impossibilité d’organiser des élections crédibles. Comment voter quand une partie du territoire est hors de contrôle ? Comment garantir la sécurité des électeurs, des candidats, des urnes ? Le glissement devient alors une nécessité technique, presque une évidence logistique. Mais derrière la logistique, il y a la politique.‎‎

Le syndrome du pouvoir en Afrique‎‎En Afrique, il est rare pour ne pas dire imprudent qu’un chef d’État en exercice annonce son départ. L’histoire récente du continent regorge d’exemples de dirigeants rattrapés par leur entourage, trahis par leurs proches, sacrifiés sur l’autel de la peur. Car autour du président, nombreux sont ceux qui redoutent le changement. Ceux qui ont abusé du pouvoir, détourné les deniers publics, réprimé les voix dissidentes. Pour eux, le départ du chef, c’est souvent le début des ennuis.‎‎

Alors, on s’accroche. On temporise. On dialogue. On glisse.

Conclusion

Félix Tshisekedi joue le temps. Il le joue avec méthode, avec prudence, avec calcul. Mais le temps, en République démocratique du Congo, est une matière instable. Il peut se retourner contre celui qui le manipule. La rue peut se réveiller. L’armée peut s’impatienter. Les partenaires internationaux peuvent se lasser. Et surtout, l’histoire peut se répéter brutalement.

Car si le président congolais espère écrire une sortie maîtrisée, il devra composer avec une société civile de plus en plus éveillée, une jeunesse connectée et désabusée, une opposition en quête de revanche, et une communauté internationale de moins en moins tolérante aux manœuvres dilatoires. Le pari du glissement, même habillé de dialogue et de paix, reste un pari risqué. Il suppose un équilibre délicat entre la légalité, la légitimité et la réalité du terrain.

Mais au-delà de la tactique, une question fondamentale demeure: que veut vraiment Félix Tshisekedi ? Quitter le pouvoir en homme d’État, en artisan d’une transition apaisée ? Ou s’inscrire dans la longue lignée des dirigeants africains qui, sous couvert de stabilité, ont prolongé leur règne jusqu’à l’usure ? L’avenir nous le dira.Ce qui est certain, c’est que la RDC entre dans une zone de turbulence politique où chaque geste, chaque mot, chaque silence du président pèsera lourd. Le temps qu’il croit maîtriser pourrait bien devenir son juge le plus implacable. Car en politique, comme en horlogerie, il suffit d’un grain de sable pour enrayer la mécanique.

Et dans ce pays où l’histoire bégaie souvent, le peuple congolais, lui, n’a pas oublié. Ni les promesses. Ni les trahisons. Ni les glissements.

Par : Roger AMANI/Journaliste-Éditorialiste, Directeur général du site Express Média, Expert en communication politique.

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